L’art de la parole est universel. Mais les langues qui le portent diffèrent. Dieu, nous raconte la Genèse, créa le monde en nommant chacun de ses objets pour les faire exister. Porté par cet élan créateur, Dieu fit Adam puis Eve, premiers communicants et premier malentendu à propos d’un fruit défendu. Même après le Déluge, les humains parlaient encore une langue commune. Mais l’homme se prenant pour Dieu entreprit l’édification d’une tour qui rejoindrait le Ciel. Dieu punit cette prétention en morcelant le Verbe en une multitude de parlers incompatibles entre eux. Symbole de l’impuissance de l’homme à unifier toutes les langues, l’inachevée Babel s’écroula, ses bâtisseurs ne se comprenant plus. Et c’est ainsi que les orthophonistes, die logopäden, the speech therapists furent confrontés au multilinguisme et au multiculturalisme… Plus de 3000 langues et d’innombrables dialectes qui en sont dérivés sont parlés dans le monde !
Plus proche que la lointaine Babel, je remonterai à moi-même pour traiter le thème de l’orthophonie confrontée au multilinguisme et au multiculturalisme. Outre l’aspect pratique d’être son propre champ d’investigation, le hasard fait que je suis multilingue de naissance et orthophoniste. En effet, né à Paris de parents grecs d’Asie mineure, ma langue maternelle a été le grec, ma langue paternelle le turc, ma langue officielle le français élégamment pratiqué par mon aînée. Ma langue à imaginer et à aimer s’est nourrie des récits merveilleux contés par ma mère. Ma langue porteuse de sagesse s’est élaborée à travers les exploits, rapportés par mon père, de Nasr Eddin Hodja l’anatolien, héros légendaire des conteurs orientaux. Ma langue à raisonner s’est construite à l’écoute de ma sœur fervente adepte du philosophe Descartes.
Ce mixage de langues aurait dû créer des troubles
d’acquisition de la langue française. Il n’en fut presque rien. Juste un léger
mais curieux trouble de l’articulation, intolérable pour les gardiens du bien
parler, particulièrement inacceptable
chez un « étranger » souhaitant s’intégrer dans son pays d’accueil.
Je n’articulais pas à cinq ans le [s] et le [z] que je remplaçais
respectivement par [ch] et [j]. Curieux trouble de l’articulation, car les
Grecs, lorsqu’ils parlent français, ne parviennent pas à prononcer les [ch] et
les [j] qu’ils remplacent par [s] et [z]. J’ignore comment ma mère parvint en
1949, dans ce Paris encore mutilé et démuni, à me conduire à la consultation de
l’une des premières rééducatrices du langage, au fin fond d’un grand hôpital.
Après une longue attente dans un couloir sombre, j’entrai dans une pièce très
éclairée. Une dame élégante entourée de quelques disciples me demanda de
répéter « 666 saucissons secs ». Ma peur fut si grande qu’à la
troisième répétition je fus totalement guéri ! Je retournais chez moi avec
un [s] et [z] parfaits. Ma peur fut telle que j’oubliai cet épisode jusqu’au
jour où je rencontrai cette pionnière de l’orthophonie, lors de ma quinzième
année de pratique de notre profession.
Face à des pathologies « lourdes »
handicapant l’éclosion du langage, l’orthophoniste se doit d’inventer des modes
de communication spécifiques et originaux (enfant sourd profond de naissance,
enfant sourd-aveugle, enfant IMC, enfant autiste…), créant ainsi des
bilinguismes.
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Lorsque j’ai débuté ma pratique de l’orthophonie au
début des années soixante-dix les enfants sourds profonds étaient toujours
démutisés selon des principes traditionnels interdisant tout recours au
langage gestuel (Congrès de Milan 1880). Le résultat était souvent désastreux
laissant les enfants sourds sans mode de communication et sans possibilité
d’accéder à l’abstraction. Quelques orthophonistes françaises (en particulier
Danielle Bouvet – 1982) bravèrent cet
interdit et proposèrent une éducation bilingue : langue des
signes/langage oral. Ce retour en
France de la langue des signes (LSF) initié et réalisé par des sourds
américains rejetait toute langue orale et toute phonétisation des gestes ce
qui dévalorisait le bilinguisme et ravivait les conflits fratricides entre
les partisans de « l’oralisme » et ceux du « gestuel ».
Les langages complétés (LPC, AKA), le français signé (FS) étaient limités
dans leur utilisation car peu fonctionnels et peu pratiqués en dehors des
proches de l’enfant sourd. Elaborant dès les années 80 un programme de
construction d’un mode de communication fonctionnel pour les sourds profonds
(1), je recherchais comment recréer le langage maternel qui est pour moi un droit
fondamental dû à chaque enfant. Il était paradoxal de constater qu’un enfant
né sourd d’une mère sourde ou qu’un enfant né entendant d’une mère sourde
bénéficiaient du langage maternel par l’intermédiaire de la LSF – ce qui
l’aidait par la suite à acquérir la parole – alors que les sourds nés de mère
entendante n’en bénéficiaient pas. Je proposais dès le diagnostic de la
surdité chez un nouveau-né de faire pratiquer la LSF par la mère, seul
langage accessible naturellement pour son enfant sourd par la voie visuelle.
Le langage maternel étant d’abord un comportement relationnel avec l’enfant,
le verbal n’était pas essentiel. La LSF pratiquée par la mère se chargeait de
toute l’affection nécessaire à l’éclosion du désir de communiquer et à la
pratique de la communication. A la suite du langage devait être mis en place progressivement le
langage oral, la lecture labio-faciale, le langage écrit, le but étant
d’offrir à l’enfant sourd plusieurs voies d’accès au langage tant pour la
compréhension que l’expression : le geste, l’oral visualisé par son
articulation faciale, l’écrit. |
La langue maternelle et la structure linguistique propres à un pays semblaient condamner l’orthophoniste au monolinguisme thérapeutique. Cependant, l’orthophonie est confrontée depuis longtemps au plurilinguisme consécutif aux migrations de populations et aux métissages ethniques. Elle est amenée à traiter les pathologies langagières consécutives à la bilingualité naturelle imposée aux immigrants et à leurs enfants. Les bilinguismes sont multiples et complexes à cerner tant les paramètres à prendre en compte sont nombreux et difficiles à évaluer. Afin d’établir une typologie précise et y adapter notre intervention, nous avons conçu un tableau qui permet de dresser un profil initial et de suivre l’évolution de l’enfant.
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Mère |
Enfant |
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éducation linguistique précoce |
maîtrise de la langue |
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langue maternelle |
langue seconde |
langue maternelle |
langue seconde |
langue maternelle |
langue seconde |
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compréhension |
production |
compréhension |
production |
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compréhension |
production |
compréhension |
production |
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Langue orale |
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Langue écrite |
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TYPOLOGIE DU BILINGUISME DE
L’ENFANT SELON LES COMPETENCES LINGUISTIQUES DE LA MERE ET DE
L’ENFANT |
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D’autres facteurs sont à considérer :
· la compétence linguistique du père ;
· l’influence de la fratrie et de la parentèle ;
· la complexité, la valeur communicationnelle, la dimension culturelle de la langue maternelle ; l’importance et la présence du groupe ethnique qui la parle ; la durée d’exposition de l’enfant à la langue maternelle ; l’influence du communautarisme ;
· la complexité, la valeur communicationnelle, la dimension culturelle de la langue seconde ; le degré de compatibilité entre la langue maternelle et la langue seconde ; l’âge et la durée d’exposition de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte à la langue seconde (bilinguisme précoce, d’adolescence, d’adulte ?)…
· le rapport entre les deux langues : coexistence équilibrée ou langue dominante ? la relation entre la pensée et chaque langue : un seul mode de penser pour les deux langues ou deux modes de penser différents pour les deux langues ? le mode d’acquisition des langues : simultané ou consécutif ?
· le rapport entre langue et culture : l’identification culturelle dans chaque langue, la coexistence des cultures (dominance, allégeance, compatibilité, biculturalisme…) ;
· la valorisation ou la dévalorisation sociale consécutive à l’acquisition de la langue seconde ?
· la compétence acquise dans chaque langue ;
· les conséquences psychoaffectives et socioaffectives de la bilingualité.
Bilinguisme et
pathologies du langage
Les principales typologies de bilinguisme à l’origine de troubles d’acquisition du lange oral et/ou écrit concernent surtout les populations d’immigrants.
La situation de bilinguisme pathogène la plus fréquente touche des enfants de moins de six ans, récemment immigrés, dont le langage maternel est peu structuré, leurs parents étant peu habiles avec leur propre langue. De plus, ces enfants rencontrent souvent des difficultés d’intégration à l’école maternelle, la xénophobie et le racisme sévissant dès cet âge. Ils peuvent alors rejeter la langue française du fait du rejet culturel et social qu’ils subissent. Les pathologies d’acquisition du langage oral sont alors sévères, avec parfois des troubles comportementaux réactionnels.
Une autre situation de bilinguisme pathogène souvent rencontrée par les orthophonistes touche des enfants d’immigrants arrivés en France après l’âge de six ans. Ils comprennent rapidement le français mais rencontrent des difficultés à le parler, le modèle qui leur est proposé par la famille ou par le groupe social s’avérant déficitaire. Au retard tardif d’acquisition de la parole peut s’ajouter un trouble sévère d’acquisition du langage écrit.
Une autre situation fréquente concerne des enfants nés en France de parents immigrés dont le français est déficitaire, enfants qui refusent la langue maternelle de leurs parents et qui apprennent le français d’une manière sauvage selon des modèles déjà déficitaires. Ils sont souvent en échec scolaire sévère et présentent toutes les formes de retard d’acquisition du langage oral et du langage écrit.
On observe aussi des enfants d’immigrés qui ne peuvent construire un français fonctionnel dans la mesure où ils ont acquis la langue maternelle de leurs parents d’une manière approximative, sans parvenir à la structurer.
Il y a des enfants dont la mère d’origine étrangère croit qu’elle est bilingue « totale » parce qu’elle est mariée à un Français et qu’elle vit en France depuis assez longtemps. De ce fait, elle utilise le français comme langue maternelle pour éduquer son enfant et lui apprend sa langue d’origine par la suite. Le résultat est catastrophique sur le plan langagier, l’enfant n’acquérant pas de structure linguistique précise dans les deux langues. Il erre alors entre deux langues, développant des troubles de compréhension et d’expression, en oral comme en écrit.
Les adultes immigrés de longue date pratiquent en général un français de survie, peu structuré sur le plan oral et sur le plan écrit. Comme chez l’enfant, le bilinguisme peut créer des bégayages à la suite d’un déficit lingui-spéculatif. Lorsque ces « bilingues » sont atteints de troubles aphasiques ou de démences de type Alzheimer, ils peuvent récupérer dans leur langue d’origine ou mélanger les deux langues dans une même phrase. Cela constitue un véritable casse-tête linguistique pour l’orthophoniste. Le cas le plus extrême que j’ai rencontré est celui d’un mineur d’origine polonaise, silicosé et laryngectomisé. Illettré dans sa langue, il ne pouvait communiquer par écrit. Le gestuel et le dessin nous ont quand même permis d’entamer une éducation de la voix oesophagienne.
Cependant, quelques typologies de bilinguisme n’entraînent pas ou peu de pathologies langagières :
· les enfants qui ont appris à lire dans leur langue maternelle acquièrent le français sans trop de difficultés ;
· les enfants orphelins adoptés, même après six ans, qui ont vécu une petite enfance dans des conditions déplorables, sont très motivés pour s’adapter à la langue de leur pays d’accueil.
Le multilinguisme en langue française
L’orthophoniste, au quotidien, est beaucoup plus confronté à un multilinguisme dans sa propre langue qu’au plurilinguisme. Le français a implosé en une myriade de parlers groupusculaires informes et vides de sens qui ne communiquent plus entre eux. Ecoutez l’interview d’un footballeur ou d’un politicien, d’un rappeur ou d’un intellectuel… Chacun enchaîne selon les codes imposés par sa bande et par les médias télévisuels (dans lesquels il faut absolument être vu pour exister) des banalités vides de sens ou des abstractions inintelligibles. Comment pourrions-nous transmettre à nos jeunes patients qui souhaiteraient emprunter amicalement une voiture à un ami cette phrase devenue banale dans notre paysage langagier : « enculé de ta race, passe-moi ta tire que j’méclate avant que j’explose ta face de rat » ? Il y a en France de nombreux linguistes qui s’extasient devant un tel parler, évolution naturelle de notre langue afin qu’elle demeure vivante affirment-ils ! Ils évoquent la multitude de patois et d’argots pour justifier cette mutation. En fait, ces parlers locaux se sont développés à côté ou en complément du français sans jamais le remplacer en tant que langue maternelle ou en tant langue principale.
L’éclatement des classes sociales traditionnelles en une multitude de tribus sociales et dialectales crée autant de parlers à usage interne, parlers sans structure, sans culture, sans communication avec l’extérieur. De plus, s’il y a une langue française de référence et une structure linguistique commune à tous, chaque français l’interprète, in vivo, à sa façon. Il transforme la langue en acte de langage individuel et personnel, à nul autre pareil.
Il est possible pour un adulte aphasique de
reconstituer son parcours linguistique avec l’entourage. C’est le premier geste
thérapeutique de toute prise en charge des troubles du langage chez
l’adulte, la famille constituant le référent linguistique sur lequel nous
devons nous appuyer pour offrir au patient un mode de communication familier et
non pas étranger.
Pour les jeunes enfants, la requalification du
langage maternel fonde notre intervention qui s’apparente souvent à de la
guidance parentale. Pour les troubles d’acquisition du langage oral à partir de
trois ans, le modèle proposé ne peut
être celui de l’orthophoniste. Lorsque le français fondamental – précis dans sa
formalisation et riche dans son contenu – était commun à tous, le modèle
proposé par l’orthophoniste était compatible avec celui de la plupart des
parents. Actuellement, la langue française telle qu’elle est pratiquée par un
grand nombre de jeunes parents perd
sensiblement en intelligibilité et en efficacité pour communiquer. Dès lors, quel modèle linguistique proposer à
l’enfant perturbé dans l’acquisition du langage ? Celui des parents
déstructuré et appauvri, de plus en plus à la limite du pathogène ?
Certes, il permettrait à l’enfant de parler un langage adapté à son milieu et
compréhensible pour ceux qui le partagent, mais cela condamnerait son avenir
scolaire et professionnel à l’échec. Doit-on proposer le modèle linguistique de
l’orthophoniste qui diffère sensiblement de celui des parents et du milieu socioculturel de vie de l’enfant ?
Cette véritable normalisation du langage serait un artifice qui créerait une
ambiguïté linguistique désastreuse !
Ce paradoxe d’un multilinguisme par pathogénisation
de la langue est un problème majeur pour notre profession. Etabli il y a une
dizaine d’années, mon constat « les pathologies actuelles seront la
normalité de demain », peu écouté à
l’époque, est en train de se réaliser. A travers l’observation de l’évolution
du langage des jeunes enfants, les orthophonistes anticipent les évolutions et
des involutions sociétales des années avant qu’elles ne se réalisent !
Traitements des pathologies langagières consécutives
au plurilinguisme ou au multilinguisme
Le premier geste thérapeutique est d’ordre préventif. Cette prévention auprès des parents en situation de plurilinguisme consiste à les informer sur le langage maternel et sur l’éducation langagière, à les former à la langue et à la culture française comme un complément de leurs propres savoirs et non pas comme une obligation légalisant leur intégration en France ! Une action d’information et de prévention portant sur la pathogénie du multilinguisme en langue française pourrait aussi être entreprise auprès des instances médicales, sociales, scolaires concernées.
Comme il est impossible pour l’orthophoniste d’apprendre toutes les langues maternelles et les cultures auxquelles il est confronté, il doit intégrer la parentèle dans le processus thérapeutique avec ce qu’elle comporte de référents linguistiques, culturels et sociaux spécifiques à son ethnie d’origine. Il agit avec cohérence et efficacité lorsqu’il respecte les racines langagières de l’enfant. La participation de la famille aux séances d’orthophonie permet à celle-ci de se former à la langue seconde, d’observer les exercices proposés et de les reproduire à la maison. L’orthophoniste encourage aussi la parentèle à percevoir, à reconnaître et à valoriser les efforts consentis par l’enfant pour construire un nouveau langage. Cette action commune avec la famille stimule la dynamique de progrès, crée un climat de tolérance et de confiance sécurisant, banalise l’acte orthophonique.
Dans les situations de multilinguisme (en particulier de bilinguisme naturel) induisant des pathologies langagières, l’orthophoniste doit agir en praticien privilégiant l’axe fonctionnel, en ethnolinguiste respectueux de la langue et de la culture du patient, en éthologue se référant aux comportements spécifiques et au milieu de vie du patient (2).
Tout dans le langage est structuré. Ses pathologies sont consécutives à un trouble de sa structuration chez l’enfant et à sa déstructuration chez l’adulte, et cela quelles qu’en soient les causes. Le domaine d’intervention de l’orthophoniste est celui du dysfonctionnement du langage. Le but thérapeutique, quelle que soit la nature de la dysfonction est de créer ou de recréer un fonctionnement cohérent du langage. Cette démarche créative qui s’attache à l’ergonomie et à la fonctionnalité des acquis, démarche proche de celle du designer, intègre dans un même geste thérapeutique des éléments physiologiques, cognitifs, sociaux, culturels, affectifs dans le sens d’un fonctionnement optimal de la parole dans son contexte d’utilisation.
Le bilinguisme extrait le patient de son milieu de vie, de ses habitudes langagières, du territoire où il a établi ses repères de communication. Ainsi lui sont imposées des contraintes et des comportements étrangers à la pratique de sa langue d’origine. Pour réussir ce passage d’une langue à une autre et d’une culture à une autre, l’orthophoniste doit se comporter en ethnolinguiste et en ethnographe en recueillant auprès du patient et de sa parentèle des données linguistiques et culturelles pertinentes afin de ne pas créer d’incompatibilité et d’inhibition entre la langue maternelle et la langue seconde, entre la culture initiale et la nouvelle culture. La langue est dépendante du fait culturel. L’étude sur le terrain de la culture qui sous tend notre langue et celle apportée par le patient soumis au bilinguisme naturel est essentielle pour harmoniser la coexistence des deux cultures. La langue organise le fait culturel. L’étude de notre langue et de celle apportée par le patient soumis au bilinguisme naturel selon un axe pragmatique est essentielle pour harmoniser la coexistence cohérente entre les deux langues.
L’éthologie est à son origine la science de l’étude des comportements animaux en relation avec leur milieu. Elle peut-être appliquée à l’acte de langage dont la réalité dépasse le simple fait linguistique. L’acte de parole est produit, compris, vécu dans un contexte familier porteur d’émotion de motivation. Le plus important n’est pas d’enseigner à l’enfant à « bien parler » une nouvelle langue différente de ses habitudes, mais de créer pour lui l’envie de découvrir et d’apprendre une nouvelle langue en interaction avec son milieu. Cette attitude éthologiste replace notre action dans le cadre d’un développement écologique du langage de l’enfant. La prise en compte de la spécificité de l’environnement est d’autant plus importante pour un enfant d’immigrant qu’il est souvent rejeté par le milieu dans lequel on veut l’intégrer et que les seules racines nourrissant son langage sont celles de ses parents.
Une orthophonie
pluri-ethnique
L’orthophonie pluri-ethnique que nous préconisons,
· en intégrant la parentèle à l’acte thérapeutique pour mieux comprendre l’autre langue et l’autre culture,
· en construisant des structures linguistiques fonctionnelles pour permettre l’intégration d’une langue nouvelle,
· en respectant la langue et la culture d’origine afin de faciliter le passage d’une langue à une autre,
· en prenant en compte les interactions de l’enfant avec son environnement,
constitue beaucoup plus qu’une réponse adaptée aux défis que lui posent le plurilinguisme, le multilinguisme, le multiculturalisme. Elle concrétise une ouverture d’esprit qui renforce l’indispensable inter-communication entre les peuples et les cultures selon un processus démocratique de coopération et non pas d’assimilation.
Journal Français
d’Oto-Rhino-Laryngologie, 1991.
(2) C. Calbour, A.
Dumont : « Voir la parole » - Masson, Paris, 2002.
RESUME :
La langue
maternelle et la structure linguistique spécifiques à une ethnie semblent
condamner l’orthophonie au monolinguisme thérapeutique. Face au défi que sont
le plurilinguisme consécutif aux migrations de populations et le multilinguisme
consécutif à l’atomisation d’une société en une multitude de groupuscules
créant leur propre parler, la pratique orthophonique doit intégrer toute la
famille dans le processus thérapeutique et l’orthophoniste enrichir sa
technique d’ethnicité et d’humanisme.
Mots-clés : langue maternelle – plurilinguisme – multilinguisme –
orthophonie familiale – orthophonie ethnique
ABSTACT :
The mother tongue and the
language structure, which are specific of an ethnic group, seem to doom speech
therapy to a monolingual therapeutics. Confronted with the challenge of
the plurality of languages resulting from the migrations of populations and the
multiplicity of languages resulting from the atomization of
communities into a multitude of smaller groups creating their own speech, the
art of speech therapy has to include the family as a whole in the
therapeutic process, and the speech therapist must enrich his technique
with the ethnic factor and with humanism.
Key words : mother tongue – plurality of languages – multiplicity of languages –family speech therapy – ethnic speech therapy