VI CPLOL
Congress
A
multilingual and multicultural Europe
A challenge for
speech and language therapists
September 15th-17th
2006
Francine Rosenbaum[1]
Résumé: La
nature et le rôle de la médiation interculturelle sont aujourd’hui encore
sous-évalués dans la prise en charge des migrants et de leurs familles, en
particulier lors de troubles du langage et de la communication. L’exposé en
trace brièvement les prémices et les applications ainsi que son impact sur la
clinique logopédique, psychosociale et psychopédagogique. En partant de mon
expérience clinique dans le champ de la logopédie interculturelle,
j’illustrerai comment une médiation linguistico-culturelle qualifiée permet le
questionnement des hypothèses et des choix opératoires des groupes
(institutionnels et familiaux) dans les situations de crise pour sortir du
désordre présent et proposer des alternatives dans un respect réciproque. Le
rôle du travail en triade (thérapeute, médiateur, usager migrant) consiste à
mettre en évidence les différences inhérentes aux groupes en présence. La
médiation linguistico-culturelle qualifiée n’est pas une traduction, elle est
l’interface entre les professionnels et les usagers qui permet aux
interlocuteurs de s’interroger sur les modèles culturels qui soutendent les
étiologies et les techniques de soins respectifs.
Mots clé:
ethnologopédie, migration, troubles langagiers, médiation interculturelle.
***********
Introduction: la
réflexion partagée sur ce thème
J’ai partagé les réflexions que je vous
propose avec un groupe multiculturel de professionnels et de chercheurs
concernés par la thérapie et l’éducation ainsi que par la formation à la
médiation linguistico-culturelle: l’argentin Amilcar Ciola, ethnopsychanalyste
co-fondateur de l’Association interculturelle Appartenances à Lausanne, la française Claude Mesmin, psychologue
au Centre Georges Devereux et maître de conférence à l’Université de Paris
VIII, le songhaï malien Ismaël Maïga, directeur du Centre des Langues et
Civilisations africaines de Paris, ainsi que le groupe de chercheurs et
professionnels italiens engagés dans la rédaction du Projet Européen Léonardo
2000 “Médiateurs culturels européens”. Pour des raisons diverses, certains
d’entre nous ont travaillé “ailleurs”, pouvant expérimenter dans d’autres
contextes le rôle d’usager étranger, migrant, allophone, ou celui de médiateur
interculturel. J’essayerai de mettre en évidence le double parcours qui
caractérise notre travail: être à la fois impliqué comme clinicien et comme médiateur culturel en
formation. Il est pour nous aujourd’hui évident que la qualité de la médiation
dépend d’une double formation: celle des médiateurs et celle des professionnels
des domaines psychologiques et pédagogiques, les thérapeutes du langage et de
la communication étant, me semble-t-il, les premiers concernés.
1. Le rôle
d’interface du médiateur
1.1.
Le médiateur dans le contexte interculturel
L’asymétrie entre professionnel et usager migrant
L’inefficacité des prises en charge actuelles
Dans le domaine de la santé on
s’intéresse depuis plusieurs décennies à la diversité des pratiques d’accueil
et de soins. Parfois, certains auteurs proposent des réflexions et des
techniques pour une prise en charge mieux adaptée aux populations migrantes.
Mais dans la plupart des cas, ces savoirs ne sont pas intégrés aux formations
des professionnels dont la façon habituelle de considérer les individus et les
familles, leurs souffrances, les maladies, les soins, l’éducation,
l’enseignement et ainsi de suite est culturellement codifiée. L’obstacle majeur
est dû au fait que les conceptions autres qu’occidentales de la maladie et des
soins sont souvent considérées comme opposée au point de vue scientifique et
cartésien dominant, et donc ne sont pas prises au sérieux. Or, la prise en charge des migrants s’est
souvent révélée peu efficace ou même inopportune. Les rechutes, l’abus de
médicaments et d’anxiolytiques, les somatisations récurrentes, les conflits intra
et extrafamiliaux ou entre les communautés locales et immigrées sont seulement
l’aspect émergent de l’inadéquation des
réponses institutionnelles qui prétendent garantir le bienêtre et l’harmonie
aux usagers d’origine étrangère.
1.2.
La médiation interculturelle ou médiation
linguistico-culturelle (MLC)
En tant que thérapeute du langage et de
la communication, je désire donc vous parler d’un type de médiation
particulière que nous pouvons appeler interculturelle
pour commencer, puisque elle concerne les interactions langagières entre
les cultures. Vivre entre des langues et des modèles culturels différents,
savoir interagir entre les personnes, les familles et les groupes hétérogènes,
a toujours requis l’aide de traducteurs, d’interprètes et d’intermédiaires.
Mais j’appellerai médiateur
linguistico-culturel le professionnel de la même origine des usagers migrants,
qui a la capacité de transposer le discours exprimé dans la langue locale vers
celle de l’usager et vice-versa. En plus des compétences linguistiques,
c’est une tâche qui exige des capacités telles que la décentration culturelle,
l’écoute et l’aptitude à transmettre les mots de façon à créer des liens entre les modèles de pensée et les pratiques éducatives
et thérapeutiques différents. Le médiateur linguistico-culturel devient
alors celui qui permet aux interlocuteurs de connaître, malgré – et
paradoxalement – grâce à l’écueil
linguistique, les cultures respectives, avec le but d’éviter les conflits
et faciliter le développement de liens sociaux encore fragiles.
1.3.
La gestion des diverses conceptions du monde: la triade
professionnel-MLC-usager migrant.
Les équipes pilotes d’accueil, de soins
et de recherche déjà existantes en Europe ont mis en évidence que, pour mettre
sur pied et rendre efficaces les structures déjà existantes pour les usagers
migrants, il est incontournable de reconnaître la validité des conceptions des
personnes appartenant à d’autres cultures relatives aux modèles familiaux, à
l’étiologie des maladies, aux soins possibles et aux modes de régulation de la
justice. Pour résoudre une situation de mal-être ou de conflit, la médiation
devient alors un échange et une confrontation de savoirs, de modes
d’apprentissage et de façons de faire, véhiculées
par une compétence linguistique, métalinguistique et culturelle particulière. Cette
compétence complexe permet au médiateur de suspendre le trialogue pour faire en sorte que chaque locuteur découvre – en
interrogeant ses propres énoncés ainsi que ceux de l’interlocuteur – combien
les mots de chaque langue sont porteurs de significations différentes.
1.4.
Les langues et leur monde référentiel
Chaque usager migrant est une personne
qui parle plusieurs langues: chacune ouvre un espace dans lequel s’est
construite sa propre identité et une dimension particulière de l’appartenance.
Nous pouvons parler une langue qui ouvre les rapports familiaux, une autre qui
nous projette dans le monde des échanges professionnels, du commerce, et
d’autres encore qui réveillent toutes les émotions. Je pense que le dispositif
de médiation interculturelle doit offrir la possibilité de s’exprimer dans la
langue de communication habituelle, sans que l’usager migrant soit appelé à
faire un choix définitif, de façon à ce que les mots du récit coulent comme le
vécu qui les sous-tend.
1.5. Traduction “versus”
médiation linguistico-culturelle
La qualité de la collaboration entre
MLC et professionnel se situe dans leur capacité respective d’interrompre le
jet de mots pour interroger la langue, les
implicites qui sous-tendent les pratiques proposées. Il ne s’agit donc pas
d’effectuer une traduction mot à mot, qui congèlerait inexorablement le
discours dans un seul cadre conceptuel. Pour le migrant, l’espace de médiation
devient un lieu de renaissance, parfois même de découverte des références
familiales et culturelles d’origine à travers les mots qui les restituent. Pour
le professionnel il devient un lieu de découverte et prise de conscience des
particularités européennes de ses propres pratiques et des ses discours
supposés universellement valables.
2. Les lacunes actuelles de la médiation interculturelle
J’ai beau être persuadée qu’avec les
familles migrantes, la clé opérationnelle du travail clinique est donnée par
une reconnaissance mutuelle qui fonde l’alliance thérapeutique, je n’en suis
pas moins tributaire de l’existence d’un médiateur
linguistique et culturel (MLC) qualifié, capable d’assurer la permanence de
cette relation de confiance si difficile à créer et qui constitue ce que
j’estime être la partie la plus significative de mon travail de thérapeute du
langage et de la communication. Un MLC,
troisième pôle relationnel, qui soit capable de construire et de
confirmer avec moi cette triple alliance non seulement à l'intérieur de mes
propres modèles relationnels. Souvent cela concerne ce que je pense qu’il
est, la représentation que j’en ai, bien davantage que son savoir subjectif.
2.1.Le travail avec un traducteur non formé à la
médiation linguistico-culturelle
Sans formation ethnoclinique et
anthropologique, le travail clinique avec un traducteur non formé à la MLC crée
rarement un lien entre la famille et les cliniciens ou les enseignants, aussi
bien privés qu’institutionnels. Malgré une longue pratique dans des espaces
multiculturels, les professionnels continuent souvent à analyser les situations
à partir de leur seul cadre de références épistémologiques, se privant,
inconsciemment sans doute, de la possibilité d’explorer les étiologies des
troubles et les façons d’y remédier.
2.2.L’effet pernicieux des croyances et des
pratiques de la routine institutionnelle
Cette pratique constitue la
« normalité » de notre monde psychopédagogique et logopédique. Les
structures dans lesquelles se meuvent aussi bien les enseignants que les
logopédistes et les psychologues ont une espèce de protocole de travail, non
verbalisé mais agissant, qui s’active dès qu’un trouble est perçu chez les
élèves: c’est la routine. Le fait
qu’un élève soit un migrant déclenche, chez le pédagogue et le psychologue, des
doutes quant à leurs compétences. Ainsi, ils formulent une demande d’aide
« plus spécialisée » qui peut être de type pharmacologique,
psychiatrique ou institutionnelle qui contribuera à la
« neutralisation » ou à l’éloignement du sujet migrant perturbé et
perturbateur des lieux de vie qu’il altère : l’école, la cour de
récréation, l’immeuble et le quartier.
2.3.La question du coût social de la routine
Or, l’augmentation du nombre de
signalements par les enseignants d’enfants migrants présentant des troubles de
l’apprentissage ou du comportement, inquiète à juste titre les professionnels
de l’éducation et de la santé qui commencent à se plaindre de l’inadéquation
des prises en charge. Malheureusement, aucune instance institutionnelle n’a
fait le calcul du coût social que représentent les frais médicaux,
psychiatriques et d’institutionnalisations diverses, allant des « centres
pédagogiques » à la prison pour jeunes délinquants.
2.4. Les conséquences d’une pseudo-relation de
confiance: l’humiliation, la marginalisation et la répression
En effet, l’asymétrie entre
l’institution et la famille est totale : la demande de soins ne part
généralement pas de cette dernière, car
les parents ne sont pas à même de comprendre les critères qui conduisent les professionnels
à imputer les troubles ou/et l’échec scolaire à des « problèmes liés à la
migration ». Cette incompréhension ajoute une nouvelle blessure à celle
des multiples exclusions des réseaux sociaux locaux qu’ils subissent, en
particulier des processus d’apprentissage scolaire, du fait de la méconnaissance
de la langue et du système scolaire du pays d’accueil. Même une traduction mot
à mot n’est pas à même de susciter la
confiance nécessaire à l’établissement d’une relation d’estime réciproque et de partenariat
entre les professionnels et la famille car, avec de très bonnes intentions,
le traducteur - non formé à la médiation et souvent choisi par le thérapeute -
ne peut faire autre chose que de plaquer
le discours institutionnel local dans la langue de la famille. Si, dans le
meilleur des cas, les silences, les hochements de tête affirmatifs, les
sourires figés des consultants migrants nous indiquent que « nous avons
tout fait pour qu’ils comprennent », le monologue unilatéral du
logopédiste, même traduit, est révélateur du fait que nous sommes en présence
de deux modèles culturels totalement différents qui empêchent l’établissement
d’une véritable communication. Malheureusement, il arrive aussi que cette
incompréhension produise des réactions défensives ou/et agressives qui
aboutissent souvent à une disqualification réciproque massive et à la rupture
de la relation entre familles et professionnels du secteur des soins. Le relais
est alors pris par les professionnels du secteur social chargés de
l’application de mesures répressives qui peuvent entraîner un éclatement
familial.
3. Les pièges du travail avec un traducteur ami
ou membre de la famille
Il arrive parfois que l’une ou l’autre
des parties suggère de demander l’aide d’un parent ou d’un ami de la famille,
maîtrisant mieux la langue du pays d’accueil. Au-delà de la maîtrise souvent
insuffisante de la langue, la traduction
apportée par une personne familière nous confronte souvent à plusieurs
pièges :
3.1. La reconnaissance
partielle des appartenances du consultant
Le traducteur ami de la famille permet à cette dernière d’apporter, dans l’espace de consultation, qui
peut être vécu comme menaçant, une « bulle » sécuritaire, interface
de l’espace communautaire dans le pays d’accueil, qu’ils peuvent ressentir
comme solidaire, « de leur côté ». Cette « bulle »
constitue en effet un espace de médiation car la famille ne s’y trouve pas
seule face à l’institution. En accueillant le familier traducteur nous
commençons à reconnaître leurs appartenances et à pouvoir envisager de
réfléchir ensemble aux difficultés de
leurs enfants, non seulement dans notre réalité institutionnelle mais
aussi dans celle d’une famille qui a
fait un parcours migratoire marqué par les séparations et les pertes de
repères.
3.2. Le traducteur
témoin et partie
Par le degré d’intimité que le
traducteur a avec les parents, ici et au pays d’origine, il est amené à
devenir, dans le contexte de la séance, le témoin
de leurs difficultés liées aux troubles ou de l’échec scolaire de l’enfant.
Il en devient le témoin aussi bien par
rapport au réseau familial et
communautaire dans le pays d’accueil que par
rapport aux groupes d’appartenance
dans le pays d’origine. De ce fait, le
discours de la famille est doublement jugé,
par le professionnel ou/et l’Institution
et par les pairs. Ce degré de familiarité influence, inhibe ou empêche de
parler : les parents ne peuvent pas confier au thérapeute les
préoccupations touchant la sphère privée de la famille aussi bien que celle des
relations sociales ; le traducteur familier transmettra soit la
partie du discours de la famille qu’il jugera adéquate, soit sa propre
interprétation, selon l’expérience de ses propres relations au système
institutionnel. Et si, comme cela arrive souvent, sa connaissance de la langue
et de notre contexte institutionnel est insuffisante, nous ne pourrons pas comprendre les tenants et aboutissants
de la situation de la famille, ni faire
comprendre à la famille quels sont nos modèles épistémologiques et notre
monde institutionnel.
4.
La traduction de l’enfant lui-même
A la maison ce sont souvent les enfants qui répondent au téléphone car
les parents, qui ne maîtrisent pas suffisamment le français, renoncent fréquemment à soulever le
récepteur, vraisemblablement pour éviter d’être d’emblée catalogués par
l’appelant comme des interlocuteurs problématiques. Dans beaucoup de familles
migrantes les enfants assument la fonction de traducteurs, surtout lorsque les
interlocuteurs appartiennent aux institutions.
A
ce qui précède vient s’ajouter le fait que nous convoquons la famille à la
demande de l’institution scolaire parce que l’enfant est en échec. En effet,
ces familles ne s’adressent pas spontanément à nos services car d’une part
elles ne les connaissent pas, et d’autre part elles craignent à juste titre
d’être à nouveau stigmatisées pour leur méconnaissance linguistique.
4.1.Le paradoxe de l’enfant traducteur
Si le traducteur est l’enfant
lui-même (ou parfois un membre de la fratrie), ce dernier va avoir
d’une part le rôle du porteur du symptôme, de celui qui va mal aux yeux de
l’école, et d’autre part le rôle important de traducteur pour la famille.
Cette position paradoxale d’expert de la langue pour la famille et
d’ignorant pour l’école va lui rendre très difficile, voir impossible, de
transmettre un discours concernant d’habitude un comportement inadéquat ou des
difficultés relationnelles entre la famille et son entourage. Le paradoxe
d’être un fils ou une fille détenant un savoir supérieur à celui des parents
place ces derniers dans une situation de dépendance à l’égard de leur enfant
qui les empêche d’exercer la puissance parentale.
Quand, en présence des enfants, le professionnel n’a pas accès aux
compétences parentales, et vice-versa, le “savoir supposé” que les enfants
attribuent normalement à leurs parents n’existe plus, les enfants constatent
que leurs parents sont exclus de tout le savoir requis dans la nouvelle
situation sociale et scolaire. Cela comporte non seulement la disqualification
du savoir parental, mais la disqualification des parents eux-mêmes, avec toutes
les conséquences que cela peut avoir sur le développement des enfants. Dans
cette situation il s’agit bel et bien d’un problème
d’identité : nous ne sommes plus dans une histoire qui concerne
seulement la langue : le problème est que la langue, qui est ici le
critère d’évaluation, disqualifie tout le
savoir des parents qui sont ainsi exclus d’un processus de transmission,
murés dans un silence qui s’ajoute à d’autres silences imposés à la
transmission de l’identité.
4.2. Les conséquences pathogènes de l’invalidation
de l’autorité parentale et de l’humiliation
En
toute bonne foi, le professionnel renverse les positions au sein de la famille
et invalide l’autorité parentale. La rencontre projetée come un moment de
partage entre l’école et la famille se transforme en une expérience
d’impuissance et d’humiliation pathogène pour la famille migrante et en une
erreur déontologique involontaire pour les professionnels.
5.
Le travail avec un médiateur linguistique et
culturel qualifié
5.1. La construction de
l’alliance interculturelle, prémices pour la production d’un nouveau récit
familial. Les trois temps de l’histoire migratoire.
Dans une consultation logopédique ou
psychologique, le premier objectif thérapeutique devrait être celui d’offrir
aux parents et aux enfants un lieu d’estime réciproque où nommer les choses pour dire l’histoire qui appartient à la famille.
Au début des rencontres il n’y a pas de mots, dans aucune langue, car
l’histoire s’est déroulée dans des espaces externes et internes de non-dits. Le
but du travail avec le MLC est la production d’un nouveau récit qui n’existe
pas jusqu’à ce jour. Le défi est celui de réussir à attribuer une histoire aux
événements qui ont marqué la famille et à redonner à chacun des membres leur
rôle de protagonistes de cette histoire. Dans la mesure où c’est une narration,
elle va se constituer en mythe :
comme tous les mythes, il va remettre de l’ordre
dans le désordre dû aux événements traumatiques des trois temps de l’histoire migratoire familiale :
-
le passé, à savoir le temps précédant la migration : ce temps
appartient au monde de la maison où l’on veille, parfois de façon rigide, à la
conservation des valeurs familiales et culturelles menacées par le contexte de
l’exil. A l’intérieur des murs domestiques, le migrant essaye de faire revivre
la terre ou la famille qu’il a quittée pour survivre économiquement ou comme
citoyen. Personne ou presque ne s’exile volontairement. Aucun compte bancaire
ne suffira jamais à en payer le prix. Le prix est celui des séparations, des
enfants que l’on ne voit pas grandir, des parents que l’on n’accompagne pas
dans la vieillesse et la mort, des lieux et des personnes qui changent et que
l’on ne reconnaît plus.
-
Le présent, à savoir le
traumatisme de la migration elle-même : c’est le temps de la survie,
du provisoire, de l’entre parenthèses, du défi, de la réparation. C’est le
« monde du dehors », de l’école, du travail, où il faut réussir pour que ça en vaille la peine. Alors, la réussite et la peine se
supportent, mais l’échec et la peine non.
-
Le futur, le temps de l’exil, provisoire ou définitif, de la
réparation, des projets dirigés vers l’intégration dans un nouveau contexte,
scindés et congelés dans la croyance de la trahison du monde abandonné ou fui,
celui du monde mythique du retour.
5.2 La reconnaissance
des compétences parentales
Lorsque
le professionnel crée la possibilité de devenir une interface qualifiante pour
la famille en lui reconnaissant ses compétences parentales, il en favorise la
dynamique interne, ouvrant en même temps la voie à une validation effective des
nouvelles propositions pédago-thérapeutiques. Cela permet alors aux parents de
réfléchir de manière autonome au futur de leurs enfants, tout en devenant ainsi
pour l’institution des interlocuteurs significatifs, respectés et actifs.
5.3. Eviter le désordre
social
Sans la médiation nous créons de fait
un désordre qui peut se transformer par la suite en un désordre social tel que
le non-respect de l’autorité parentale, la contestation des structures scolaires,
la petite délinquance et ainsi de suite. La médiation permet une révision des
hypothèses et des choix opérationnels des groupes (institutionnel et familial)
représentés par chacun des membres pour sortir du désordre présent et proposer
un nouvel ordre construit sur les modèles culturels réciproques.
5.4. Le repérage des
blocages de la communication
Le bon médiateur n’est pas celui qui
arrive à traduire mais celui qui arrive à mettre en lumière les désaccords. C’est lui qui est à même de
percevoir les nuances des énoncés auxquels le professionnel n’a pas accès parce
qu’il ne connaît pas la langue. De son côté, le professionnel formé à la
médiation doit savoir interroger le médiateur.
Plus que de trouver « la
solution », le travail du professionnel est celui de repérer et valider
l’opérativité des complémentarités entre les différences présentes et en même
temps tues ou cachées. La fonction du
travail en triade est la création de nouvelles alternatives, dynamiques et
constructives aussi bien pour le consultant migrant que pour le
professionnel.
5.5. La nécessité d’une
formation spécifique
Il est clair qu’un travail de cette
nature ne s’improvise pas, il nécessite de part et d’autre une formation
spécifique et la remise en question de bon nombre de nos croyances et de nos
certitudes aussi bien professionnelles que personnelles. L’une des nombreuses
conséquences de cette formation est le réexamen
des rôles et la réévaluation des rapports de pouvoir à l’intérieur de la triade
professionnel-médiateur-consultant.
5.6. Le questionnement
des croyances occidentales: par exemple l’implication personnelle
Dans la culture universitaire européenne qui nous a formés, nous avons
été habitués à étudier des modèles thérapeutiques et à les appliquer, en
évitant consciencieusement de nous impliquer personnellement dans les
situations cliniques. Il s’agit d’une croyance,
une représentation de notre rôle et
de notre fonction qui appartient à notre famille
de références intellectuelles. Mon travail quotidien avec les enfants et les
familles migrantes qui présentent des troubles de la communication et du
langage m’a conduite à la modifier de fond en comble : j’ai découvert les
ressources inhérentes à ma propre multiculturalité pour exercer un travail
thérapeutique dans un cadre culturellement pertinent. J’espère ainsi être
passée du rôle de logopédiste garante d’une norme linguistique monolingue à
celui de passeur de la pensée à la
parole. Dans cette fonction, ma propre histoire de migration est devenue ma
barque, celle qui me permet de naviguer d’une rive à l’autre de la diversité
des appartenances sans me noyer dans les représentations mortifères de
l’altérité.
Cette façon de considérer la clinique logopédique interculturelle comme
espace de redécouverte et confirmation des valeurs et des potentialités de la
langue et de la culture d’origine de la famille s’inscrit dans la perspective
d’une clinique du lien qui trouve sa
place dans le courant des pratiques cliniques d’appartenance systémique. Elle
ne remplace d’aucune façon le travail avec les médiateurs interculturels, mais j’espère que ce soit une manière de
faire de la pédagogie et de la clinique respectueuse des diversités.
Bibliographie
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« Guadi e ponti verso le alterità complementari » in Andolfi
M. (a cura di) La mediazione culturale
tra l’estraneo e il familiare, Franco Angeli, Milano.
CIOLA A. e ROSENBAUM F., 2003 ¾ « Girotondi a tre. La
triade terapeutica : terapeuta-mediatore culturale- famiglia
migrante » in E. Scabini e G. Rossi (a cura di) Rigenerare i legami : la mediazione nelle relazioni familiari e
comunitarie, Vita e Pensiero Università, Milano.
MAÏGA I., 1995 – D’une étude de
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MESMIN C., 2001 – La prise en
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De PURY Sybille, 1998 ¾ Traité du malentendu, Le
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ROSENBAUM F., 1997 ¾ Approche transculturelle des troubles de la
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Programma
Leonardo da Vinci « Mediatori Culturali Europei », Cd-rom, cfr. cid@sis.it e Web www.rue.it.
[1] F. Rosenbaum, orthophoniste ethnoclinicienne, Centre de Psychotraumatologie et de Médiation, Grand Rue 1 A, CH-2000 Neuchâtel.