« Bilinguisme précoce, avantage ou handicap ? »

 

Nicole Denni-Krichel

 

Mots-clé : langues familiales, langues maternelles, multilinguisme, Europe, orthophonie-logopédie, CPLOL

 

Résumé :

En France comme dans la plupart des pays d’Europe sont accueillis de nombreux enfants dont la langue familiale est une autre langue que la langue officielle. Ce phénomène est une donnée de la construction plurielle de notre société qu’on ne peut plus ni ignorer ni changer.

Pourtant bien que près de la moitié de la population mondiale soit bilingue, le bilinguisme suscite en France autant de craintes que d’enthousiasme. Cela est dû au fait que le bilinguisme précoce n’est pas considéré comme un phénomène normal, mais comme une exception.

Quel rôle l’orthophoniste peut-il jouer pour amener notre société à comprendre que la capacité de communiquer se développe quel que soit le nombre de langues auxquelles le petit enfant est exposé simultanément ?

 

 

La mobilité accrue de la population active et des mouvements migratoires ainsi que les besoins croissants en compétences linguistiques  au niveau commercial entraînent une présence massive de personnes confrontées à plusieurs langues. On considère en effet qu’ qu’on a recensé dans le monde environ 4 000 langues, parlées dans 200 Etats souverains, on comprend alors aisément que les situations de coexistence de plusieurs langues sont très abondantes et extrêmement complexes.

 

En France, comme dans la plupart des pays d’Europe, de nombreux enfants dont la langue familiale est une autre langue que celle du pays où ils vivent, sont vus en consultation orthophonique. Il faut savoir qu’actuellement près de 60% de la population mondiale est bilingue. Pourtant, malgré cela le bilinguisme précoce n’est pas considéré comme un phénomène normal, mais comme une exception. La commission européenne estime à 40 millions le nombre de citoyen de l’union qui utilise  régulièrement une langue régionale ou minoritaire, transmise de génération en génération.

 

L’orthophoniste, de par son rôle reconnu en matière de prévention des troubles du langage, peut apporter sa contribution au trois niveaux de la prévention.

 

1.      Au stade primaire, l’orthophoniste peut intervenir auprès de la population par l’information, par l’éducation sanitaire, par l’éducation précoce et la guidance parentale, par la formation de personnels concernés par l’enfant. Son rôle consistera à :

 

Le bilinguisme, de nos jours,  est encore souvent mal compris et regardé  avec scepticisme :

-         le bilinguisme est une exception, la norme est le monolinguisme

-         il est difficile pour un enfant d’apprendre deux langues simultanément et ce double apprentissage va le retarder dans son développement

-         apprendre deux langues à la fois est troublant pour un jeune enfant au niveau de son identité et diminue son intelligence

-         un bilingue doit toujours traduire de la langue la plus faible vers la langue la plus forte, ce qui est fatigant

-         le mélange des langues est mauvais pour le développement de l’enfant…

 

Informer les professionnels de la petite enfance et les parents afin de combattre des idées préconçues au sujet du bilinguisme, voilà un des rôles de l’orthophoniste.

Il lui faut donc savoir répondre aux affirmations et questions des professionnels et des parents

 

Qu’est-ce qu’être bilingue ?

Etre bilingue c’est posséder deux langues et parler chacune d’elle aussi bien qu’une personne dont c’est la langue officielle. Il est cependant difficile de définir le bilinguisme, car il existe autant de bilinguismes qu’il existe de personnes bilingues. On parle actuellement de bilinguisme précoce simultané, de bilinguisme précoce consécutif, de bilinguisme soustractif. Mais de manière générale, est bilingue une personne qui utilise régulièrement deux langues dans la vie de tous les jours, avec différents interlocuteurs et dans différentes situations.

 

Comment se développe le langage chez l’enfant bilingue ?

Nous savons que dès les premiers jours de vie, voire déjà dans l’utérus, et jusqu’à environ l’âge de 6 mois, le bébé est capable de distinguer tous les sons d’une langue quelle qu’elle soit et de différencier ceux qui ne sont pas utilisés dans la langue de son environnement. Cette capacité disparaît ensuite. Les nouveaux-nés français, réagissent, dès la première semaine, différemment à l’anglais et au français. Ils différencient des langues de famille différentes grâce à leur rythme différent. Dès deux mois, ils ont ainsi acquis des paramètres de la langue parlée dans son environnement.

Le bébé développe ainsi tout naturellement deux systèmes linguistiques si dans son environnement des personnes lui parlent régulièrement en différentes langues. L’enfant n’est pas conscient qu’il baigne dans deux langues. Il apprend tout naturellement deux significations pour un seul contenu.  Il sait très vite que pour désigner un objet son père dira « Katze » et sa mère « chat ». Selon son interlocuteur, il choisit un des deux mots. Il apprend ces langues, non pas parce qu’il aime ces langues, mais parce qu’il aime les personnes qui les parlent !

L’enfant bilingue a en permanence deux codes linguistiques à sa disposition et parler, signifie pour lui, choisir le code approprié en fonction de l’interlocuteur ou de la situation. Malgré cette activité supplémentaire, il ne prend pas deux fois plus de temps pour acquérir le langage. Les premiers mots apparaissent comme chez l’enfant monolingue entre 12 et 18 mois.

 

Le mélange des langues est-il un temps de passage obligé pour l’enfant bilingue ?

Rappelons que la grande majorité des enfants, qui apprennent une langue, passent par une phase de tâtonnement.  Ainsi se basent-ils sur le modèle le plus familier pour construire de nouveaux mots. Ils vont par exemple dire « les enfants vont boiver » sur le modèle de « les enfants vont manger ». Il s’agit d’erreurs de langue, de surgénéralisation qui mènent à la construction du langage.

Sur ce même modèle, le mélange des langues est un passage fréquent chez les enfants bilingues. Mais tous les enfants bilingues ne passent pas par cette étape. Les orthophonistes savent que tous les enfants n’ont pas le même style d’apprentissage.

Certains enfants apprennent de manière analytique. Ils sont plus intéressés par les choses  et par le contenu de la communication. Ils utilisent de ce fait plus de mots et s’intéressent très tôt à la construction du langage et à ses règles. Ils seraient plus conscients de la « langue » et l’utiliseraient au moment où ils sont sûrs de ne pas se tromper. Ils ne mélangent donc pas les mots.

D’autres enfants apprennent de manière expressive. Ces derniers s’intéressent plus aux personnes et au caractère interactif de la communication. Ils maîtrisent très vite des expressions complexes, répètent des phrases entières et des structures complexes. Par contre ils tâtonnent plus longtemps, créent des formes de mots sur la base de ce qu’ils connaissent. Progressivement, ils prennent conscience que la communication échoue avec un interlocuteur s’ils n’utilisent pas le bon mot dans la bonne langue. Ils mettent un peu plus de temps à associer une langue à une personne ou à une situation. L’alternance des codes à l’intérieur d’un même énoncé est fréquent et peut constituer une manière de parler entre personnes maîtrisant les mêmes langues. L’alternance des codes n’est en principe pas le fruit du hasard : souvent le mot choisi traduit mieux ce que le locuteur veut dire.

Le « mélange » peut aussi avoir une fonction de communication : recentrer l’attention de l’interlocuteur. Il est à  prendre en compte.

 

Que veut dire parler ?

En parlant avec son enfant dans sa langue maternelle, le père ou la mère transmet non seulement les savoirs langagiers universels et le savoir linguistique spécifique, mais aussi la manière de poser un acte de communication. Les parents garantissent ainsi le maintien des liens avec la famille restée dans le pays. L’enfant a besoin de pouvoir se situer par rapport à l’histoire de ses parents, leur langue et leur culture. Il a besoin de la connaissance et de la reconnaissance de la langue de ses parents pour devenir un adulte équilibré.

 

Les parents qui ont choisi la France, ou un  autre pays, comme lieu de vie et qui sont désireux de s’intégrer dans ce pays d’accueil, sont conscients, de par leur expérience, de l’importance, pour leurs enfants, de la maîtrise du français. Certains font alors le choix de parler français avec leurs enfants, dans le but de faciliter leur intégration. La langue d’origine est souvent réservée à la conversation entre adultes.

 

La valeur que la société attribue à une langue et au bilinguisme lui-même a une influence directe sur la motivation des parents de transmettre leur héritage linguistique et sur le développement du bilinguisme chez l’enfant.

 

Or on accorde actuellement une compétence bilingue aux seuls enfants issus de couples bi-nationaux et parlant des langues valorisées sur le marché des langues, tel l’anglais ou l’allemand. Dans les milieux sociaux favorisés, on considère aujourd’hui le bilinguisme, et surtout le bilinguisme précoce, comme un avantage pour l’enfant. Ce consensus concerne cependant seulement le bilinguisme « noble », celui qui implique les langues de prestige. Le terme même d’enfant « bilingue » désigne généralement les enfants de couples bi-nationaux d’origine européenne. Les enfants issus de familles d’origine maghrébine, africaine ou autre sont plus généralement étiquetés d’enfants « non francophones ». Leurs parents doivent parfois faire face à des conseils de professionnels, tels que la non utilisation de la langue maternelle. Car de nombreuses personnes pensent encore que l’apprentissage d’une langue entrave celui de la seconde. De nombreux parents pensent encore que la connaissance du français est la clé de l’intégration et ils tendent, souvent maladroitement, à faire l’impasse sur leur langue en utilisant une langue mal maîtrisée avec leur enfant. Renvoyer le parent à sa langue « d’origine » peut être vécu comme une exclusion, comme un renvoi à la case départ, alors que ces parents font tout pour se faire intégrer.

Depuis les années 70,  les recherches ont démontré une certaines supériorité intellectuelle des enfants bilingues. Cet avantage cognitif résultant de l’habitude de passer d’un système de symboles à un autre et s’exprime essentiellement dans les tâches créatives.

Toute langue a sa richesse et tout bilinguisme est enrichissant.

 

Combien de langues ?

Les enfants apprennent à parler de la même manière, selon le même rythme, en développant les compétences nécessaires à la communication, que ce soit en anglais ou en alsacien, en allemand ou en arabe. Cette capacité de communication se développe quel que soit le nombre de langues auxquelles le petit enfant est exposé simultanément. La seule règle étant : une personne, une langue ou un endroit, une langue. Mais bien entendu, cette règle n’est pas immovible.

 

Retard de langage ?

L’enfant bilingue ne prend pas deux fois plus de temps pour apprendre à parler. Les parents et les professionnels comparent souvent l’enfant bilingue à ses pairs monolingues. Ils notent un développement lexical plus faible. Or ils oublient souvent de comptabiliser le nombre de mots de la seconde langue de l’enfant. Cet oubli est très fréquent.

 

Age idéal ?

Durant la phase d’acquisition du langage, il existe une période particulièrement sensible pour développer le langage. Les dernières études démontrent un déclin rapide des capacités à reproduire fidèlement les sons d’une langue à partir de 5/7 ans. Au-delà de cet âge, on a constaté que les enfants n’acquièrent plus une seconde langue comme leur langue maternelle. Dalgalian (2000) et Petit (2001) disent bien qu’après sept ans, on n’apprend plus du langage mais des langues

 

Répondre à ces questions, et à bien d’autres encore, va permettre de rassurer les parents :

-         quant aux capacités de compréhension de leur enfant

-         quant aux capacités d’adaptation de celui-ci

-         quant à ses capacités d’apprentissages

De les éclairer sur les avantages de la maîtrise de la langue maternelle, sur l’importance de conserver les liens avec la famille, d’avoir ses racines.

 

Il lui faut également faire connaître les avantages du bilinguisme démontrés par les avancées de la recherche en sciences cognitives ou en psycholinguistique

-         souplesse, flexibilité mentale

-         mobilité conceptuelle

-         faculté de raisonnement abstrait accrue et plus indépendante des mots

-         avantages dans la construction de concepts

-         intelligence verbale

-         pensée créative accrue

-         meilleure sensibilité communicative

-         capacités à résoudre des problèmes plus importantes

-         meilleures performances dans la perception spatiale

-         retombées dans le domaine des mathématiques…

 

Il lui faut valoriser toutes les langues et le fait d’être bilingue, voire plurilingue

Il faut arrêter de penser qu’il existe des langues plus prestigieuses que d’autres.

Quiconque peut être fier de son bilinguisme n’a aucune conséquence négative à craindre.

 

 

Il lui faut donner des conseils aux parents

-         parler avec plaisir avec son enfant dans la langue de son choix

-         lui transmettre une langue familiale, culturelle

-         donner au personnel de la petite enfance la tâche de donner à l’enfant l’accès à la langue d’accueil. Le professionnel devient ainsi le médiateur entre la langue et culture de la famille et la langue et culture du pays d’accueil. C’est grâce à une activité langagière régulière et riche que le petit enfant va développer le français comme sa seconde langue maternelle.

-         transmettre quelques mots dans la langue maternelle de l’enfant aux personnes qui l’entourent à la première séparation (nounou, éducatrice, enseignante de maternelle…) afin de pouvoir le consoler plus efficacement. L’utilisation de la langue familiale de l’enfant avec le personnel d’éducation reconnaît également au parent le droit d’utiliser sa langue maternelle et de partager ce savoir avec les autres.

 

L’orthophoniste se doit donc de communiquer sur le sujet du bilinguisme par le biais :

-         de livrets tels que Objectif langage ou de dépliants d’information

-         d’insertions de conseils dans les carnets de santé

-         d’articles dans les revues lues par le grand public

-         d’articles dans les revues des professionnels de la petite enfance

-         d’action nationale ou européenne, telle qu’une journée européenne de prévention sur le thème du bilinguisme

 

 

-          Au stade secondaire, l’orthophoniste peut intervenir dans le repérage et le dépistage précoces des troubles et des pathologies du langage et de la communication. Il lui faut donc savoir évaluer le langage d’un enfant bilingue et prend en compte cet apprentissage bilingue

 

 

-          Au stade tertiaire, par la rééducation après une évaluation des troubles (bilan), il intervient dans la remédiation des personnes atteintes de troubles et de pathologies du langage et de la communication en sachant qu’une rééducation dans une langue permet également souvent une évolution dans l’autre langue.