Maladie d'Alzheimer
Groupes de Parole et de Communication
Par Brigitte Marcotte, orthophoniste à la Maison de
Retraite du Tréport et à l'Unité de Soins de Longue Durée de l'hôpital
d'Abbeville (France)
6ème Congrès du CPLOL, Berlin, le 17 septembre 2006
Résumé
A partir d'une étude
de cas cliniques, comment envisager la place et le rôle de l'orthophoniste
auprès d'autres cliniciens dans la " prise en soin" des malades
Alzheimer en phase 2 et 3, soit à un stade avancé de la maladie.
La mise en place de groupes
de parole et de communication co-animés par une ergothérapeute et une
orthophoniste nécessitera une réflexion portant sur la constitution des groupes
et les critères d'évaluation des futurs participants.
L'organisation de la
séance hebdomadaire, les rites et rituels, la double écoute complémentaire des
deux professionnelles, la collaboration avec l'ensemble de l'équipe, avec les
familles nécessitera une très grande adaptabilité afin de rejoindre ces
personnes "sorties du sillon"là où elles se trouvent en leur
proposant des appuis, des étais pour communiquer.
Mots- clés : démence
Alzheimer, communication verbale et non verbale, groupe, ergothérapeute,
orthophoniste.
Préambule
J'aimerais vous
soumettre une question de terminologie : quel terme employer pour ces personnes
dont je vais vous parler ? syndrome cognitivo-mnésique, altération cognitive ou
démence ? Ce dernier mot fait souvent l'objet d'un rejet tant il renvoie à la
folie, ce mot peut faire peur comme peuvent faire peur ces personnes démentes
qu'on ne sait par quel biais aborder.
De mens signifie
"sortir du sillon"
(cf. plan : sortir
du sillon)
Ces personnes sorties
du sillon vont nous embarquer, pour peu que nous y soyons prêts, hors des
sillons, hors des sentiers battus, dans une aventure totale suscitant en nous
deux sentiments mêlés, paradoxaux et indissociables :
-
la
sensation d'être confronté à l'inconnu, à l'irrationnel
(cf. plan : L'aventure à mains nues)
- le sentiment, rassurant,
d'être toutefois à même, de par notre formation et notre expérience, de nous
adapter à des situations de communication souvent imprévisibles, parfois
surréalistes.
(cf. plan : quand les outils s'adaptent)
Et lorsqu'au sein de
l'institution, on parvient peu ou prou à travailler en équipe, on se régénère
au contact de ceux qui partagent une même vision des soins gériatriques, on se
confronte aussi parfois avec ceux qui ne voient pas bien l'intérêt d'une telle
prise en charge.
Dans les deux cas, on
se nourrit.
(cf. plan : La
belle équipe…)
Sortir du sillon
Puisqu'il s'agit d'une
aventure que celle de ce groupe de parole et de communication, laissez-moi vous
en présenter les héros auxquels je ferai référence dans la suite de mon propos.
Chacun a sa façon de
sortir du sillon :
*Madame Fernande L. très
civile, coquette, attentive aux autres malgré sa cécité ne manque jamais une
occasion de tenter d'apporter son aide ni de nous dire à quel point lui seront
précieux les souvenirs de nos rencontres, lorsqu'elle rentrera à Paris…Les jeux
de mots sont également sa spécialité (Photo)
*Madame Charlotte D. quel
que soit le thème abordé, évoque sa mère à laquelle elle voue une affection
sans limite. (Photo)
*Madame Monique P.
(qui est atteinte d'une démence à corps de Lewy), oscille entre des moments de
confusion verbale, d'autres où elle est en proie à des hallucinations qui ne
paraissent pas l'angoisser outre mesure et d'autres encore où elle se montre
présente, réceptive, tenant des propos plus ou moins en phase avec le sujet
abordé. (Photo)
*Madame Denise V. ne
s'exprime plus verbalement, depuis longtemps, hormis un "oui" ou un
"d'accord" de temps en temps. Elle se montre cependant sensible à
l'humour, à l'attention qu'on lui porte, acquiesce parfois d'un hochement de
tête, sourit et peut se montrer très communicative par le regard et par
certaines mimiques faciales. (Photo)
*Monsieur Norbert B.,
seul homme de ce groupe, apprécie lui aussi l'humour, les moments de connivence
et de complicité et que l'on fasse référence à ses talents musicaux ou de
réalisation de maquettes (talents qu'il ne peut plus mettre en œuvre mais qui
l'habitent encore). (Photo)
*Madame Augusta M. a
intégré ce groupe plus récemment. Elle ne présente pas, à proprement parler,
une démence, mais plutôt un ensemble de difficultés mnésiques, de langage,
d'attention, séquelles d'AVC à répétition. Elle a bien sa place dans ce groupe,
mais illustre moins que les autres le thème d'aujourd'hui relatif à la démence.
Je ne reviendrai donc peu sur elle (photo)
*Marie-Delphine,
ergothérapeute et moi-même, orthophoniste. (photo) A noter que ma
collègue est belge, ce qui cautionnera l'élargissement européen de mon propos…
Ainsi que ces photos
nous le font entrevoir, hormis Mme Charlotte D. qui conserve encore une
certaine autonomie, tous les autres résidants participant à ce groupe sont très
dépendants, mais peu importe, là n'est pas mon propos ; la dépendance physique
est une chose, la faculté de communication une autre, même si, bien sûr, elles
ont parfois à voir l'une avec l'autre.
Certains jours, il
arrive que la force d'un discours soit inversement proportionnelle à la
faiblesse de l'individu.
L'aventure à mains nues
Nous les connaissons
bien ces résidants puisque la composition de ce groupe n'a que très peu bougé
depuis bientôt deux ans. Et pourtant, chaque semaine, nous plongeons dans
l'inconnu.
Si le cadre de notre
groupe est bien défini : le mardi, à la même heure, dans la même salle avec les
mêmes personnes, le contenu, pourtant lui aussi balisé, nous entraîne bien
souvent loin de ces balises, au large de la digue, nous qui avons la chance de
travailler avec vue sur la mer. (Photo)
Pour commencer, après
avoir préparé notre séance du jour, il s'agit pour nous d'aller chercher chacun
dans sa chambre ou dans les petits salons collectifs, de se présenter,
d'indiquer à chacun où nous nous proposons de l'emmener, dans quel but et
d'obtenir son accord.
Cette première étape
n'est pas anodine : le résidant quelle que soit la phase de sa maladie, demeure
une personne susceptible de faire des choix.
Si, le plus souvent,
chacun accepte volontiers notre invitation, il est arrivé cependant, rarement
que Mme Charlotte D. et une fois Mme Monique P. expriment assez clairement
qu'elles ne souhaitaient pas venir ce matin-là.
Mme Monique P. qui
éprouve pourtant bien des difficultés à verbaliser sa pensée nous a dit cette
seule fois : " non, aujourd'hui, je n'ai pas la tête à ça".
Nous avons respecté ce
choix et nous pensons que, dans l'instant, elle nous en a su gré.
Les troubles majeurs
qui affectent la mémoire à court terme de ces personnes font qu'elles n'ont
très probablement pas conscience de la fréquence hebdomadaire de ce groupe.
Aussi, nos rendez-vous du mardi sont-ils toujours à la fois le début de quelque
chose et la continuité d'une aventure commune.
On peut supposer que,
même s'ils n'ont pas conscience de l'écoulement du temps et de la répétition de
ces séances, ils sont sensibles à un ton de voix, à l'organisation de l'espace
(chacun a sa place attitrée dans la pièce), aux rituels qui rythment nos
rencontres.
Aussi, cette
régularité hebdomadaire a-t-elle très probablement une importance sans que l'on
soit en mesure de l'évaluer du point de vue du résidant. Du point de vue des
familles, des proches, cette régularité compte, nous y reviendrons. Pour nous
également, cette fréquence hebdomadaire a une importance.
Quand les outils
s'adaptent
Pour ces personnes
"sorties du sillon" depuis longtemps déjà, la passation d'un bilan
formel s'avère difficile, mal adaptée et risque de générer de l'anxiété voire
de la souffrance.
La constitution d'un groupe
Elle nécessite, à mon
sens, la corrélation de plusieurs sources d'observation.
Ces observations
seront menées par chacun des thérapeutes qui co-animeront le groupe, complétées
par les observations d'autres personnes de l'équipe : médecins, infirmières,
aide- soignants qui dans la vie quotidienne de tel ou tel résidant vont être
sensibles à des tentatives d'échange, à un besoin de communication.
Pour ma part, j'ai
rencontré individuellement chaque futur membre du groupe avec dans ma trousse à
outils ma voix, ma parole, mon regard, mon écoute et puis quelques photos grand
format représentant des paysages, des personnages susceptibles de susciter un
dialogue, des débuts de chansons ou de proverbes à terminer, des objets à
manipuler, la BEC 96 (Batterie d'Evaluation Cognitive) quand il me paraissait
possible d'en proposer certains items.
Parfois, souvent, peu
de ces outils étaient opérants, mais un échange de regards, un sourire, une
réaction à une plaisanterie, une détente corporelle qui s'ensuivait m'indiquait
que cette personne éprouvait encore du plaisir à communiquer, à être reconnue
comme un interlocuteur "valable".
Rites et rituels
Ils sont déments, ils
sont sortis du sillon. Notre objectif n'est nullement de les y ramener, mais de
leur permettre, quelque soit la perte d'autonomie qui est la leur, de demeurer
une personne et donc un être "communiquant" dont les propos verbaux
et non verbaux sont dignes d'intérêt.
C'est dans cet esprit,
et seulement dans cet esprit, que sont menées les différentes séquences de nos
rencontres :
-
le tour
de table (sans table, puisque
nous sommes installés en rond, ce qui nous permet une meilleure proximité avec chaque
participant et s'apparente davantage à un "salon" qu'à une réunion de
travail).
Il s'agit pour chacun, nous en faisons partie, de se présenter par ses
nom et prénom, première étape qui peut paraître un peu formelle mais qui nous
semble importante dans l'instauration d'un climat de confiance, de reconnaissance,
de respect entre les personnes.
Certains ne sont plus à même de se présenter verbalement (Photos), nous
nous en chargeons mais essayons toujours d'obtenir un acquiescement de la
personne à l'énoncé de son identité.
Parfois l'ébauche orale d'un prénom permet à un autre membre du groupe
de proposer celui de la personne
concernée. C'est un petit moment de complicité, de "solidarité
humaine" que chacun apprécie (Photos).
Le ton est donné, la
confiance établie.
- l'énoncé de la date,
des faits éventuels qui s'y rapportent, de la saison, de la fête inscrite au
calendrier, de dictons ou maximes liés à ce jour.
Cette deuxième étape a pour objet de lancer un sujet de conversation sur
le temps qu'il fait,
la météo, les souvenirs qui se rattachent à telle ou telle période de
l'année (Noël, carnaval, 14 juillet (fête nationale en France)… et aucunement
de chercher à réorienter ces personnes dans le temps.
On le sait, cette désorientation temporelle survient de façon très
précoce dans l'installation de la maladie d'Alzheimer et, au stade auquel se
trouvent ces personnes, il serait parfaitement illusoire de vouloir leur faire
retrouver ces repères.
En conséquence, toujours dans
l'esprit d'éviter de les mettre inutilement en échec, c'est nous qui allons
énoncer la date, avec leur participation. Nous procédons par approches
successives pour nommer d'abord le jour de la semaine, le mois, le quantième du
mois.
Cette activité permet à certains, aidés par les automatismes de
s'exprimer : Mr B., Mme P. Mme L. (Photos) conservent encore assez bien
les noms de jours, des mois et ont plaisir à les proposer.
Bien entendu, nous prenons positivement en compte toutes les
propositions et aucun jugement de valeur n'est émis en retour de notre part.
-
l'écoute
d'un poème (qui peut être en
lien ou non avec la saison), d'une fable qui leur permettra parfois de
participer grâce à une conservation plus longtemps préservée du langage
automatique afférant à d'anciens apprentissages, est toujours manifestement appréciée
par l'ensemble des participants (Photos) :
Mme L. toute ouïe, sourit, hoche la tête, ponctue
certains passages d'un soupir d'aise,
Mme P., le plus souvent, suspend un monologue un peu
"en boucle", cesse de tirer sur sa robe ou de manipuler les boutons
de celle-ci pour s'installer dans une posture d'écoute attentive, le sourire
aux lèvres,
Mme D. apprécie également cette écoute, à l'issue de
laquelle, il y a de fortes chances qu'elle évoque sa mère,
Mme M. et Mr B. seront plus ou moins réceptifs selon
les jours, il faudra, davantage pour eux que pour les autres personnes, établir
un contact de proximité visuelle et verbale lors de cette lecture,
Mme V. pourra, par moments, se montrer très présente
par le regard et parfois le sourire lorsqu'on dirigera certaines phrases vers
elle, en ajoutant éventuellement une pression sur son bras.
Cette lecture, de courte durée, menée dans un premier
temps par l'une de nous, sera reprise, dans la foulée, par l'autre, afin que
chacun ait le loisir d'entendre d'assez près, de croiser notre regard, de
profiter, de se laisser "bercer"…
Car, pour certains, c'est peut-être surtout de cela
qu'il s'agit : lorsque la compréhension s'étiole, tant sur le plan lexical que
syntaxique, reste la prosodie, porteuse d'émotion, peut-être d'apaisement, à
laquelle ils demeurent sensibles plus longtemps.
-
l'objet
ou l'image du jour qui fera
appel parfois à la réminiscence, parfois à la découverte sera le support de la
séquence suivante qui consistera à leur montrer et à leur permettre de
manipuler le plus souvent un objet (insolite ou utilitaire), une photo ou une
reproduction d'œuvre d'art.
Ce sera alors l'occasion de mettre en commun, des
observations, des souvenirs, des remarques parfois humoristiques.
"Mettre en commun": on rejoint là, l'étymologie du mot
"communication" en français, qui vient du latin "communicare",
soit "mettre en commun"
L'association des trois sens : vue, ouïe, toucher,
permettra à certains d'être davantage partie prenante que lors des séquences
précédentes : c'est alors que peuvent surgir l'évocation verbale ou gestuelle
de savoir-faire : MrB. (Photo) construisait des maquettes, jouait de
plusieurs instruments de musique, il s'est longtemps montré particulièrement
actif et intéressé par cette séquence ; l'évolution de sa maladie a fait que
cela est moins le cas depuis quelque temps. Mme L. (Photo) travaillait
dans une parfumerie, Mme D. (Photo) s'occupait de l'entretien d'un
château, Mme P. (Photo) tenait un magasin de modèles réduits.
(Nous avions pensé, au démarrage de ce groupe, utiliser
les cinq sens et avons tenté de le faire à deux ou trois reprises, mais cela a
été un échec ; force nous a été de constater que le goût et l'odorat n'étaient
plus très efficients chez ces personnes.)
Ainsi, en nous mettant en situation d'apprendre de ces
personnes, en leur permettant de préciser un détail de nous raconter ou nous
montrer un talent, un savoir-faire, allons-nous dans le sens d'un échange qui
pourra avoir pour fonction de restaurer "l'image de soi", ceci en
essayant d'éviter au maximum les surinterprétations, écueil auquel il faut
toujours prendre garde lorsque les difficultés d'expression verbale sont
importantes et que l'on tente d'y suppléer. Nous nous efforçons de faire en
sorte que la personne puisse s'appuyer sur notre discours, sur les mots que
nous proposons afin de construire le sien.
Mais parfois, lorsque les mots manquent, la mémoire du
geste reste et le résidant nous mime ce qu'il ne parvient pas à nous dire, nous
indiquant très clairement la façon dont il utilisait tel outil, tel objet.
-
l'écoute
d'une chanson choisie le plus
souvent dans le répertoire des chansons qui ont bercé leur enfance ou leur
jeunesse suscite également des réactions diverses : plaisir de la réminiscence,
émotion pouvant parfois amener rire ou larmes. S'ensuit alors un moment
d'échange plus ou moins long, plus ou moins nourri.
-
le
verre de l'amitié sera proposé
à l'issue de la séance (il s'agit d'un verre de sirop, sauf à l'époque du
"Beaujolais Nouveau" où l'on s'accorde une ou deux gorgées du produit
de la vigne)
Ainsi, d'une certaine façon, la boucle est bouclée : le
tour de table où l'on se nomme, le verre de l'amitié où l'on trinque
matérialisent le lien social, le rôle social de chacun. Les "A votre
santé", "Merci Madame" indiquant que les particip ants
ont conservé les codes sociaux sont toujours présents dans ce moment.
Il est un mot que j'apprécie pour qualifier ce type de
travail en groupe, c'est celui de "sociothérapie".
La Belle
Equipe…
Co-Animation du Groupe
J'évoquais plus haut ce vocable
"sociothérapie" pour définir ce groupe que j'ai la chance de
co-animer avec une ergothérapeute avec laquelle je pense pouvoir dire que nous
partageons une vision et une éthique commune en matière de soins aux personnes
âgées en général, et aux personnes démentes en particulier.
Pour autant, nous ne sommes pas interchangeables. Notre
formation initiale, propre, notre expérience professionnelle antérieure nous
amènent, sur des bases éthiques communes essentielles, à nous montrer plus
réceptives à tel ou tel aspect.
Ma collègue, plus "à l'écoute" du bien-être
physique de chaque personne, ira chercher un coussin pour permettre à Mme V.(Photo)
d'avoir une meilleure posture, relâchera quelque peu la ceinture de Mme P.
(Photo) qui semble souffrir du ventre, ajustera au mieux l'inclinaison du
dossier de Mr B., tout cela afin d'assurer le meilleur confort possible de
chacun et afin de favoriser le contact visuel avec les autres, vecteur
important de la communication.
De même, les activités impliquant la manipulation, le
toucher seront davantage de son domaine.
En outre, sa plus grande expérience de travail avec des
groupes de patients lui permettra d'être toujours sensible à la qualité de
l'ambiance générale.
Pour ma part, je serai peut-être plus "à
l'affût" de toutes les tentatives d'expression verbale :
*répétant en miroir le mot
émis par tel ou tel afin qu'il puisse conserver son idée et poursuivre sa
tentative,
*proposant une ébauche
verbale dès que celle-ci me paraît susceptible d'être à même de favoriser
l'émission,
*utilisant les automatismes
verbaux, les indiçages, l'évocation, l'épellation pour permettre à ces
personnes de retrouver des "rails" syntaxiques et lexicaux.
En outre, le travail à deux nous permet de recueillir davantage
d'observations, d'impressions,d'en discuter de les affiner et de les noter à
l'issue de la séance.
Le Non-Verbal
Et puis, j'apprends le non verbal : les mimiques faciales, les regards
et, de façon moins marquées, les gestes de ces personnes sont d'une grande
force communicative qu'il n'est pas toujours nécessaire de vouloir traduire en
mots.
Ceci me paraît être une caractéristique de la personne démente, que je
ne retrouve pas avec la même richesse, la même diversité chez des personnes
totalement ou partiellement privées de langage pour d'autres raisons d'origine
neurologique, en particulier chez les personnes aphasiques avec lesquelles je
travaille également.
Je caresse parfois l'idée, sans que cela soit concrètement réalisable,
ni souhaitable d'ailleurs, d'une séance ou d'un long moment d'échanges
uniquement non verbaux.
Il me semble que nos civilisations tellement bavardes auraient tout à
gagner à se montrer plus réceptives aux échanges non verbaux. Cela enrichirait
les rapports humains et serait, de plus, reposant pour nos oreilles tellement
sollicitées.
Mais je m'égare un peu…
Quelle collaboration avec les familles ?
La "Belle Equipe" ou l'équipe idéale vers laquelle on va
essayer de tendre va rechercher la collaboration de la famille, lorsque
celle-ci est présente : il s'agira du conjoint ou, le plus souvent, d'un ou plusieurs enfants de tel ou tel membre du
groupe.
Charge à nous d'expliquer à ce proche les objectifs et le contenu de nos
séances avec la possibilité, s'il le souhaite, d'y assister de façon
ponctuelle, d'en reparler ensemble après.
Ceci apporte souvent du réconfort à ce proche qui constate que son
parent est à même de conserver un rôle social au sein d'un groupe, sans être
jugé.
Ceci favorise également l'instauration d'un climat de respect et de
confiance dont le résidant recueillera les fruits.
Ainsi, de façon bien modeste, cette collaboration permet-elle d'alléger
quelque peu la lourde charge de la démence pour le malade et pour ses proches.
Implication des autres professionnels
Si la conception, l'organisation et l'animation de ce groupe repose sur
deux soignants, il importe que ce travail soit reconnu, respecté, considéré, au
même titre que d'autres "prises en soins", par l'ensemble de
l'équipe.
Aussi, en amont de la mise en place du groupe, une information a-t-elle
été affichée dans la salle de soins, exposant les objectifs, le fonctionnement,
le contenu de nos séances.
De même, de façon régulière (deux à trois fois par an), un nouvel
affichage comportant un bref compte rendu relatif à chacun des membres du
groupe est à nouveau proposé à la lecture.
Ce compte rendu est également transmis au médecin traitant de chacun.
C'est peut-être là que se dessine la frontière, sans aucun jugement de
valeur, entre un travail d'animation et un travail de soin.
Bien entendu, en complément de ces traces écrites, nous sommes, de façon
permanente, disponibles pour évoquer notre travail avec des membres du
personnel, recueillir leurs suggestions quant à l'intégration dans le groupe de
tel ou tel résidant.
Mais ces échanges spontanés restent rares, on peut le regretter et en
chercher les raisons.
Comme dans beaucoup d'établissement à caractère médico-social, les
passerelles entre les différents corps de métier sont difficiles à ériger,
c'est un long travail…
Orthophoniste chez les vieux ?
Un peu provocateur, ce dernier point me tient à cœur.
Depuis plusieurs années que je travaille, pour les deux tiers de mon
temps en gériatrie, je suis de plus en plus convaincue que notre profession a
une mission de santé publique à effectuer auprès de nos populations
vieillissantes.
Notre formation spécifique dans le domaine des troubles de la
communication nous octroie de fait, un rôle irremplaçable aux côtés d'autres
professionnels et en complémentarité avec eux.
Prolongements éthiques et philosophiques
Beaucoup de questions viennent quotidiennement à l'esprit lorsqu'on
travaille auprès de personnes démentes en fin de vie :
*Qu'est-ce qui fait vraiment un être humain ?
*Jusqu'où nos sociétés vont-elles aller dans le culte du
"jeunisme" ?
*Quelle est la place des vieux dans nos sociétés européennes ?
*Quelles sont leurs tâches ?
*Que sont-ils à même de nous transmettre, de nous enseigner ?
Ces personnes sorties du sillon conservent, pratiquement jusqu'au bout,
un désir et un besoin de communication que nous orthophonistes ou logopèdes ne
pouvons ignorer.
"Il y a des vieillesses graves qui peuvent être
légères"
J'aime beaucoup cette phrase dont je ne peux citer l'auteur mais dont
l'antinomie apparente des deux adjectifs me semble bien refléter l'état
d'esprit avec lequel prendre soin d'un malade Alzheimer peut devenir une
rencontre humaine parmi d'autres.
Références bibliographiques
Gineste Yves et
Pélissier Jérôme, Humanitude, Bibliophane Daniel Radford, 2005
Maisondieu Jean, Le crépuscule de la raison, 4ème
édition, Bayard, 2001
Ploton Louis, Maladie
d'Alzheimer : à 'écoute d'un langage, Lyon : chronique sociale, 1996
Rousseau Thierry,
Communication et maladie d'Alzheimer, Ortho Edition
Sites Internet
Le site de la
Fédération Nationale des Orthophonistes
Le site d'Yves Gineste
et de Rosette Marescotti
Gérontologie et
prendre-soin
Survivre avec la
maladie d'Alzheimer
http://membres-lycos.fr/papidoc/
Le site de Lucien
Mias, Gérontologie en institution
Liste de discussion
francophone-parents, aidants, soignants-sur la maladie d'Alzheimer
Informations et
services pour les professionnels de la gérontologie